vendredi 20 janvier 2017

Présentation de romans-photos, de cinéromans et de petits formats pour adultes : Killing, Satanik, Santo, Blue Demon...






Références bibliographiques

Chris Marker et Bruce Mau, The Jetty/La Jetée, Zone Books, 1992
Alain Robbe-Grillet, "Pour un nouveau roman-photo", préface à Edward Lachman et Elebia Lewine, Chausses-trappes, Paris, éd. de Minuit, 1985
John Berger et Jean Mohr, Une autre façon de raconter, Paris, Maspero, 1981

Références cinématographiques

Colloque de chiens, Raoul Ruiz, 1977, 22 min


L'hypothèse du tableau volé, Raoul Ruiz, 1979, 66 min


La jetée, Chris Marker, 1962, 28 min



mercredi 18 janvier 2017

Aspects du roman-photo

Le roman-photo trouve son origine dans des moyens d’expression populaires et très accessibles : 
le roman dessiné d’origine italienne, la bande dessinée et le cinéma. 
Il est né en Italie après la guerre, en 1947.
Les premiers romans-photos sont publiés dans les magazines Il Mio Signo et Bolero Film. 



Ils apparaissent en France en 1949, notamment dans le magazine Nous Deux.
Au départ les comédien(ne)s du roman-photo copient le jeu des stars du 7ème art. 
De nombreuses grandes actrices italiennes comme Sophia Loren et Gina Lollobrigida 
débutent leur carrière dans le “fotoromanzo”. 
Ce genre remporte un énorme succès populaire, qui se prolongera jusqu’à la fin des années 70. Durant vingt ans, Nous Deux se vend chaque semaine à plus d’un million d’exemplaires.
Il s’agit d’un pur produit de la presse périodique qui constitue l’aboutissement du mélodrame 
et du roman sentimental.
Le thème principal est la quête de l’amour, avec les nombreux obstacles que l’héroïne 
et le héros doivent surmonter. L’image de la femme domine les récits.
Les contextes sociaux et politiques ne sont pas ignorés, mais ils sont évoqués de façon 
édulcorée, comme sur le mode publicitaire.





Le roman-photo est fréquemment confondu avec le cinéroman car ces deux moyens d’expression partagent les mêmes principes de découpage et de narration.
Le roman-photo développe son propre scénario à travers ses séquences d’images. 
A contrario, le cinéroman est une publication (également périodique) qui reproduit 
les séquences d’un film préexistant, déjà sorti sur les écrans. 



Les séquences photos se déchiffrent à partir d'un processus discontinu de lecture (on bondit de photo en photo) 
que l'œil transforme en lecture continue grâce à un système de narration elliptique (on imagine ce qui se passe 
entre les photos). Cette narration est facilitée par des cartouches de texte souvent très importants. 
Car dans le roman-photo, le verbal (ballons et récitatifs) domine. Il donne du sens à des photos généralement 
pauvres en informations.



La multiplication des titres (aussi bien en romans-photos qu’en cinéromans) et les tirages astronomiques 
entraînent une évolution du genre. 
Du drame sentimental on passe même au western, au polar, à l’horreur et au fantastique.











C’est ainsi qu’en 1966 apparaît le roman-photo Satanik, déjà publié en Italie sous 
le nom de Killing. 
Le foudroyant succès commercial de cette nouvelle série en France est tel que le rythme 
de parution s'accélère et devient bi-mensuel. 
Les thèmes du roman-photo traditionnel y sont pris totalement à contre-pied. 
Le personnage principal se comporte comme un génie du Mal ou un anti-James Bond. 
Les histoires mélangent violence et sadisme, avec un coupon d’érotisme très audacieux 
pour l’époque. 
Après la parution de 19 numéros, Satanik est censuré par le Ministère de l’Intérieur, 
soucieux de son «influence néfaste sur la jeunesse». 
L'interdiction d'affichage qui suivit provoqua sa disparition en France. 








La série continue en Italie, et connaîtra également une nouvelle vie en Turquie (même sous forme de films) et en Argentine.






Ce phénomène découle des “fumetti neri”, ces bandes dessinées érotico-sadiques qui fleurissaient en Italie, mettant en scène des super-criminels. Bon marché et populaires, elles engendrèrent la production de romans-photos et même de films.
C’est toujours en Italie et en Amérique du Sud que ce type de romans-photos remportera le plus de succès, avec une impressionnante variété de titres, tous plus délirants les uns que les autres. 
















Au Mexique, le roman-photo se manifestera sous une forme profondément originale 
et inattendue : le cómic-fotonovela (ou roman-photo « dessiné »).
Ce phénomène de la presse populaire mexicaine et par extension latino-américaine 
est inventé au début des années 50 par l’artiste José Guadalupe Cruz qui combine des 
talents de photographe, dessinateur, peintre et scénariste. 
Il met au point une technique de récit qui ne cherche pas (comme en Europe) à imiter la réalité. 
Les protagonistes sont photographiés séparément puis leurs silhouettes découpées et collées 
sur des décors peints ou dessinés.
Cet effet produit une vision en relief, se rapprochant de l’image en deux dimensions et 
du procédé View-Master ®.
Cette technique sera reprise par d’autres auteurs de récits populaires, mettant notamment 
en scène des catcheurs masqués, vénérés au Mexique à l’instar de demi-dieux. 
La série la plus diffusée et la plus prolifique de romans-photos « dessinés » présente les exploits 
d’El Santo, l’Homme au Masque d’Argent. Elle débute en 1952 et se poursuit jusqu’en 1986, 
avec des tirages atteignant plusieurs millions d’exemplaires.






Son succès est tel que chaque catcheur mexicain a droit à sa série de romans-photos « dessinés » 
ou de comics. Il s’agit de récits où le fantastique et la magie jouent un rôle prépondérant.
Finalement, victime du succès des feuilletons télévisés et de l’évolution des mentalités, 
le roman-photo a tendance à disparaître des kiosques à partir du milieu des années 80. 









En 1996, les artistes Pierre La Police et Jean Lecointre éditent La Balançoire de Plasma, un hommage 
aux romans-photos et cinéromans de l’âge d’or des années 60.





Le roman-photo, peu connu et peu étudié, est souvent victime de préjugés culturels.
Une des phrases les plus citées à son propos appartient à Roland Barthes :
« […] j’éprouve pour ma part ce léger trauma de la signifiance devant certains photos-romans:
leur bêtise me touche (telle pourrait être une certaine définition du sens obtus); il y aurait donc
une vérité d’avenir (ou d’un très ancien passé) dans ces formes dérisoires, vulgaires, sottes, dialogiques, de la sous-culture de consommation. »
(L’obvie et l’obtus, Paris, Seuil, 1982, pp. 59-60). 
Quelques années auparavant, il avait également écrit :
« Nous Deux  le magazine  est plus obscène que Sade »
(Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977, p. 211).
L’origine de cet ostracisme est sans doute à chercher dans un statut d’objet de culture de masse,
donc considéré parfois à tort comme simpliste, éphémère et jetable. 
La bande dessinée, genre proche, a longtemps souffert des mêmes préjugés mais a bénéficié
dès les années 60 des analyses sémiologiques éclairées d’Umberto Eco.
Dans ses manifestations plus tardives, le roman-photo a fait l’objet de recherches formelles
d’auteurs qui ont désiré le renouveller en profondeur.

Marie-Françoise Plissart et Benoît Peeters, Droits de regards, Editions de Minuit, 1983 :
Suky Best, Photo Love vol.1, Festerman Press, 1996 :